STÉNOPÉ

Revenir à l’essence même de la photographie.
Au temps et à la patience, au hasard et aux défauts propres à l'argentique.

Lorsque je faisais mes études aux Beaux-Arts, j’ai découvert qu’il était possible de fabriquer un appareil photographique soi-même, en perçant un minuscule trou sur la paroi d’une boite hermétique à la lumière. Qu'en appliquant une surface photosensible sur la paroi opposée et en exposant plusieurs minutes à la lumière, l'image inversée de la réalité extérieure se formerait sur le papier. Au début je ne le croyais pas vraiment, et puis après plusieurs essais avec une boite à thé métallique, j’ai obtenu une image. J'étais réellement fascinée. Pour moi, c'était comme faire de la magie.

Toutes mes photographies sont donc obtenues avec un sténopé.

Le sténopé est une source de créativité inépuisable.
Le hasard fait entièrement partie du procédé. On ne maitrise jamais tout à fait la technique. L’image qui va en sortir est à chaque fois une surprise et d’une erreur peut surgir une image inattendue que je n’aurais jamais imaginée. Pourtant il me permet de créer des images au plus près de mes émotions. Les temps de pose très longs permettent des bougés, la double apparition d'un même modèle, des parties de corps qui se prolongent, se multiplient, se délitent.
Je dédouble un même modèle, le transforme, le travestis. Son identité n'a plus d'importance, les modèles de mes photos deviennent de simples corps qui ne leur appartiennent plus. L’imperfection due à la technique presque primitive donne l’illusion de tout. J'utilise des films négatifs vétustes et altérés qui me permettent d'obtenir des textures inattendues, des images craquelées et tachées.

Je fais de la photo pour raconter des histoires, illustrer les sentiments, la vie émotionnelle, pour ne pas oublier sans rien dire.
Mes images évoquent des sujets intimes. Ce que je photographie, c'est la sensation charnelle, l'expression de désir, d'abandon, de manque, d'abattement, de doute, un besoin de consolation, d'amour, de contact physique. Les corps sont esseulés, recroquevillés, sortent d'eux-même, s'éloignent, disparaissent. Ou alors ils s’étreignent, s'embrassent et se touchent. Finalement, l'identité des modèles n'a plus d’importance, ils deviennent de simples corps qui ne leurs appartiennent plus. Mes images racontent la mémoire de la peau et de l'âme. Elles tentent de parler le langages des corps, de saisir un moment qui s'éloigne, de retranscrire visuellement une émotion ressentie.

Mes sténopés sont aux antipodes de la perfection et de la maitrise numérique. Il sort de la boite à chaque fois une image hantée de fantômes, empreinte d'une mélancolie poétique qui me fascine.
Entre douceur et violence.
Entre sensualité et macabre.

« Les défauts font partie intégrante de la photographie. C’est ce qui en fait la poésie, lui donne sa qualité picturale. Et pour cela vous aurez besoin d’un mauvais appareil photo. » 

Miroslav TICHY

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